Le témoignage de Marianne

Marianne*, son histoire, c’est le scénario d’un thriller de bonne facture, dont le titre pourrait être « Like a rolling stone » en clin d’œil au chef d’œuvre de Bob Dylan qui lui servirait de bande son et de fil conducteur. Marianne est une héroïne, une survivante, qui est tombée un jour, s’est relevée et est maintenant debout. C’est une femme chic et élégante qui, face à moi, me livre avec précision et lucidité son récit de vie pour le moins surprenant.

Once upon a time you dressed so fine…

Marianne grandit dans un milieu relativement privilégié. Elle est élevée par sa grand-mère, fervente féministe dévote de Simone de Beauvoir qui emmène volontiers sa petite-fille en pèlerinage aux Deux Magots, à Paris. La trajectoire de vie dans laquelle, sans en avoir vraiment conscience, elle s’est engagée est classique et bourgeoise. Sa route semble tracée. Etudiante, elle tombe amoureuse de son jeune professeur qui provient lui-même d’un milieu aisé. Ils se marient, ont deux enfants. Lui, c’est « Monsieur Parfait » : il est brillant, on l’admire. Elle, Marianne, devient « la femme de », la gentille fille, le beau bibelot. Celle qu’on emmène en vacances mais qui ne décide jamais de la destination. Beaucoup lui envient sa place, sans doute, mais quand les enfants grandissent et prennent, doucement, une naturelle autonomie, rendant du temps à leur mère pour penser un peu à elle, Marianne se rend compte qu’elle n’est pas heureuse. Au fonds d’elle, une désagréable sensation de froid. Autour d’elle… pas grand monde. L’idée prend du temps à faire son chemin – exactement cinq ans – et c’est ainsi qu’au bout de vingt ans de mariage, Marianne demande le divorce. Et c’est un choc : ses parents ne comprennent pas sa décision et coupent les ponts. Plus dur : ses enfants l’acceptent difficilement. D’autant plus que le train de vie de Marianne est fortement touché par la séparation. Le déséquilibre économique entre elle et son ex-mari est très grand. Elle ne passera plus un seul Noël avec ses enfants : si elle peut se permettre de leur offrir un pull, ses attentions sont clouées au poteau par les fins d’année aux sports d’hiver payées par leur père. Néanmoins, Marianne ne regrette pas sa décision. Fraichement célibataire, elle reconstruit son petit univers, régi, enfin, par ses règles à elle. Elle a un travail gratifiant, qui lui procure une grande satisfaction. Elle entretient avec ses patrons des relations amicales. Ils partagent de nombreux moments hors-travail, Marianne sort régulièrement avec eux. Elle sent qu’elle a les moyens intellectuels de suivre, mais pas les moyens économiques… Ils vivent dans une autre réalité – celle de son ancienne vie –, leurs questionnements sont différents. Encore une fois, elle se sent en décalage. Mais ses moyens financiers limités ne lui posent pas vraiment de problème, d’ailleurs, dans ses rapports aux hommes, elle ne cherche pas le confort matériel de la vie de couple ; elle mise avant tout sur des rencontres humaines, et après on verra… Jusqu’à cette relation, il y a quatre ans, qui l’a amenée là où elle est maintenant. Elle marque un temps de pause dans son récit.

Comme pour s’excuser à l’avance de ce qu’elle va raconter, Marianne dit : « toutes les déceptions que j’ai vécues dans ma vie m’ont amenée à lui… aux antipodes de ce que je connaissais et de ce que j’étais. » Ce jour-là, elle profitait de son temps libre à la terrasse d’un établissement avec une amie, quand il s’est installé à la table voisine avec des copains. Les groupes, malgré leurs différences de milieux flagrantes, se sont mélangés dans la bonne humeur. Il l’a repérée. Plus tard, il l’a retrouvée sur Facebook. Et il lui a fait la cour – une cour subtile, presque délicate, qui a duré des mois, jusqu’à un premier rendez-vous. D’une part, Sam s’est présenté à Marianne comme un homme libre, anticonformiste, contre toute forme d’entrave – et avec ses tatouages et ses airs de loubard, Marianne a sans doute été séduite par l’image un peu enivrante du bad boy, du bon rebelle, si différent de tous les hommes qu’elle avait fréquentés jusqu’alors. D’autre part, il l’a directement mise sur un piédestal et s’est livré à elle dans toute sa fragilité apparente, le gars pas assez bien pour une femme comme elle, qui ne la méritait pas. Il a titillé son instinct de sauveuse. Il l’a mise au défi de l’aimer et de l’accepter, tel quel. Marianne, à ce moment-là, se dit aussi que cet homme si différent de ce qu’elle a toujours connu pourrait peut-être lui apporter ce qu’elle a toujours cherché à obtenir en vain.

Marianne initie donc une relation sentimentale avec Sam sans se douter alors qu’il appartient à une organisation criminelle. Sam convainc rapidement Marianne d’emménager avec lui. Il lui avoue alors avoir des dettes – une première faille se dessine. Un des collègues de Marianne est justement médiateur de dettes, elle suggère à Sam de lui demander conseil. Le collègue de Marianne l’alarme alors sur le montant faramineux de la dette, il lui dit de se méfier et, surtout, de ne pas se domicilier avec Sam, au risque de devoir la supporter elle aussi. Marianne découvre que Sam lui a menti sur d’autres éléments importants de sa vie. Il commence aussi à lui demander de l’argent, de plus en plus. La violence économique s’installe insidieusement en commençant par là. Méfiant, le fils de Marianne s’informe sur ce nouveau beau-père quelque peu atypique et découvre qu’il a des antécédents criminels et a déjà purgé une peine de prison. Marianne ouvre petit à petit les yeux sur le milieu criminel que Sam n’a en fait jamais quitté. Au travail, elle est convoquée par ses patrons : ils s’inquiètent qu’elle cohabite avec une personne qui appartient à une organisation mafieuse frayant avec les trafics de drogue et d’armes, l’extorsion et la prostitution – c’est désormais une évidence. La confiance est ébranlée et ils ne peuvent courir le risque que des dossiers confidentiels soient accessibles à des personnes malintentionnées. Ils lui posent un ultimatum : c’est son travail ou c’est Sam. Elle choit Sam car à ce moment-là, elle ne sait pas où aller. Elle a perdu son réseau, ses fils ont pris leurs distances. Elle perd aussi son emploi.

Elle se retrouve avec Sam et les membres du clan, qui ne parlent pas tous le français. Marianne tente de communiquer outillée de Google Translate. La « famille » est envahissante : selon les codes de l’organisation, Sam est tenu d’ouvrir ses portes à tous les frères passant par chez lui. Marianne doit parfois dormir avec des hommes qu’elle ne connait pas au pied de son lit. Prendre une douche est source d’angoisse car ces hommes ne sont pas respectueux de son intimité, rentrent sans frapper. A propos de douche – c’est un point qui marque Marianne –, son partenaire les espace de plus en plus, révélant progressivement son vrai visage : un homme frustre, à l’hygiène douteuse, tellement opposé à la femme coquette et scrupuleuse sur l’hygiène qu’elle a toujours été. Le vrai visage de Sam n’est pas seulement celui d’un homme sale, c’est aussi celui d’un homme aux colères puissantes. Celles-ci augmentent en fréquence et en intensité quand il se rend compte que Marianne s’appauvrit et est de moins en moins en mesure de subvenir à ses besoins à lui. Il devient très violent en parole. Il a l’alcool méchant. Quand il se fâche aussi, il casse tout, lance des objets contre Marianne pour lui faire peur. Alors Marianne commence à se réveiller, à se rebeller. Elle parle de séparation. Il ne l’accepte pas. Elle pense à partir, mais elle n’a plus aucune ressource économique. Elle est désormais sans domicile fixe aussi, sans adresse, elle n’est personne. Vers quel CPAS se tourner ? Sam lui casse sa carte de banque, sa carte d’identité. Marianne se retrouve dans une position complexe, victime des violences psychologiques et physiques de Sam, mais aussi de violences économiques et administratives.

You used to ride on the chrome horse with your diplomat
Who carried on his shoulder a Siamese cat
Ain’t it hard when you discover that
He really wasn’t where it’s at
After he took from you everything he could steal.

Marianne s’enfuit. Une amie de son « ancienne vie » lui prête sa voiture pour y passer la nuit, elle ne peut pas l’aider plus. Au bout de deux nuits dans le véhicule, elle retourne auprès de Sam et lui propose une colocation. Il semble accepter l’idée. Marianne est rongée par la culpabilité et la honte, détruite par les jugements de son entourage et en rupture avec celui-ci, elle comprend qu’elle n’a nulle part où aller et, à cet instant précis de sa vie, elle ne pense qu’à avoir un toit au-dessus de sa tête et à se cacher.

How does it feel
To be without a home
Like a complete unknown
Like a rolling stone?

Sam, de son coté, derrière les faux-semblants, n’est pas revenu à de bonnes intentions après cette première rupture. Il augmente son contrôle sur Marianne en installant des caméras de surveillance dans la maison. Ses colères ne tardent pas à revenir. Même leur propriétaire commence à s’inquiéter. Il interpelle Marianne mais elle se défile. Pendant que tout s’effrite en elle, convaincue sans doute qu’aucune issue n’est possible après cette première tentative ratée, elle fait semblant que ça va.

Une nouvelle forme de violence s’installe désormais dans la relation : des violences sexuelles. Les rapports sont imposés, elle se force pour ne pas en payer les conséquences. La sexualité du couple, désormais sous contrainte, s’accompagne de violence et d’un manque d’hygiène important.

Le viol de trop la pousse à vouloir commettre l’irréparable. Un matin, seule à la maison, elle s’en va. Bien sûr, il le remarque via les caméras de surveillance : il l’appelle, mais elle lui ment, prétextant de devoir aller chercher du pain. Elle se rend à la gare avec l’intention de se jeter sous un train. Mais quelque chose la retient – l’instinct de survie ? – et elle appelle celui qui jadis était son meilleur ami. Elle lui raconte tout et lui dit aussi ce qu’elle projette de faire. Il arrive à la convaincre de venir chez lui, pour discuter. Le temps qu’elle arrive, il s’est informé sur les ressources existantes pour les victimes de violences conjugales. En l’accueillant, il la rassure sur le fait qu’elle a le droit de demander de l’aide au CPAS même si elle n’est domiciliée nulle part, elle doit seulement faire la démarche par elle-même. Et elle le fait. Et elle se sauve.

Ce matin-là, Marianne est chaleureusement reçue par le personnel du CPAS. On l’oriente directement vers un hébergement d’urgence, où elle a rendez-vous le jour-même. Pendant son séjour, elle reçoit de la part d’une taupe une capture d’écran du groupe WhatsApp du clan mafieux où Sam exhorte les membres à « retrouver M » et à « l’abimer ». Les menaces sont prises très au sérieux par la police. Les protocoles de sécurité autour de Marianne sont renforcés. Au bout de quinze jours, elle est transférée chez Solidarité Femmes. Là-bas, elle a la chance de ne pas devoir partager sa chambre, elle qui ne supporte plus de dormir avec d’autres personnes après son expérience au sein de l’organisation criminelle. Elle revit. Son corps, crispé, réapprend à se détendre. Elle redécouvre les gestes primaires, jadis entravés par le contrôle et la domination de son ex-partenaire. Elle dit : « Je suis arrivée chez Solidarité Femmes comme couverte de nombreux manteaux endossés tout au long de ma vie. Je les ai tous ôtés et j’ai appris à me rhabiller avec les vêtements que j’ai choisis moi ; je sais désormais que tout ce qui m’attend maintenant se fera en accord avec moi-même. »

Marianne a intégré les appartements de deuxième étape. Ses anciens employeurs ont repris contact avec elle avec une promesse de réengagement. Les horizons, pour elle, se dégagent un peu plus de jour en jour. Le soleil se voit enfin.

Elle n’a plus peur, Marianne. Elle est juste reconnaissante d’etre là où elle est, maintenant. Et confiante en demain.

*prénom d’emprunt